L’alimentation constitue un déterminant important de la santé physique, psychologique et sociale. En Belgique, la vaste mise à jour des recommandations alimentaires du Conseil Supérieur de la Santé (CSS, 2025) propose un cadre clair pour favoriser une alimentation équilibrée, variée et durable. Pourtant, les résultats récents de l’Enquête Nationale de Consommation Alimentaire 2022‑2023, menée par Sciensano, montrent un décalage marqué entre les recommandations officielles et les pratiques réelles de la population (Sciensano, 2025).
L’objectif de cet article est de proposer une analyse claire, nuancée et scientifiquement solide de l’alimentation des Belges aujourd’hui, des enjeux qui influencent les comportements alimentaires et des leviers réalistes pour accompagner une transition vers des pratiques plus durables. Cette perspective, volontairement contextualisée, permet d’éviter les raccourcis simplistes, notamment ceux reliant directement alimentation et fonctionnement cérébral, et de replacer les comportements alimentaires dans un cadre global comprenant les dimensions économiques, organisationnelles, sociales et environnementales.
1. Les habitudes alimentaires des Belges : un panorama global
Les données issues du rapport de consommation alimentaire 2022‑2023 indiquent plusieurs tendances structurantes.
1.1. Une consommation élevée de viande et des alternatives végétales marginales
Les Belges consomment en moyenne 108 g/jour de viande ou alternatives. La majorité de cet apport provient des produits animaux : viande hachée rouge, saucisses, volailles, ainsi qu’un recours très limité aux produits à base végétale (Sciensano, 2025).
Ainsi, les alternatives végétales représentent à peine 4 g/jour, ce qui contraste fortement avec les recommandations du CSS invitant à augmenter la part de protéines végétales dans l’alimentation (CSS, 2025).
1.2. Une consommation d’alcool toujours importante
La consommation d’alcool demeure élevée, notamment chez les hommes (109 g/j) et les adultes d’âge moyen (jusqu’à 144 g/j). Ces niveaux, relevés dans toutes les catégories socio‑démographiques, s’éloignent des seuils associés à une réduction du risque sanitaire (Sciensano, 2025).
1.3. Produits laitiers : une consommation en‑dessous des recommandations
Les apports moyens atteignent 170 g/j, alors que le CSS recommande 250 à 500 g/j selon les besoins.
De nombreux adultes ne consomment que peu de lait, yaourt ou fromage, tandis que les alternatives végétales restent marginales (Sciensano, 2025).
1.4. Céréales : quantité correcte, qualité insuffisante
Si l’apport total en produits céréaliers est adéquat (151 à 175 g/j), l’apport en céréales complètes demeure très faible (19 g/j) par rapport aux 125 g recommandés. Les produits raffinés restent majoritaires, laissant persister un déficit important en fibres alimentaires.
1.5. Fruits, légumes et légumineuses : les grands absents du quotidien
Les catégories les plus bénéfiques pour la santé sont paradoxalement les moins consommées :
- Légumes : 160 g/j (objectif : ≥ 300 g/j)
- Fruits : 114 g/j
- Légumineuses : très faible fréquence de consommation
- Fruits à coque : 4 g/j (objectif : 20–30 g/j)
(Sciensano, 2025)
Ces insuffisances concernent des groupes d’aliments reconnus pour leur rôle protecteur dans la prévention des maladies chroniques (CSS, 2025).
2. Les enjeux qui influencent profondément les comportements alimentaires
L’écart entre recommandations et pratiques ne s’explique pas par un manque de connaissances, mais par une combinaison de facteurs structurels.
2.1. La durabilité : un enjeu environnemental et sanitaire
Les modèles alimentaires durables, notamment celui proposé par la Commission EAT‑Lancet (Willett et al., 2019), et les travaux de la FAO (2010), recommandent de :
- diminuer la consommation de viande rouge
- augmenter les protéines végétales
- consommer davantage d’aliments peu transformés
- réduire les emballages
- privilégier les aliments saisonniers.
Ces recommandations ne s’inscrivent pas dans une logique idéale ou restrictive, mais dans une stratégie globale visant à réduire l’impact environnemental tout en préservant une alimentation accessible, culturellement acceptable et socialement équitable.
2.2. Local et saisonnalité : un potentiel belge important, mais sous‑exploité
La Belgique possède une production locale diversifiée :
pommes, poires, petits fruits rouges, pommes de terre, légumes variés (carotte, poireau, choux), légumineuses (féveroles, pois protéagineux) ainsi qu’une filière soja émergente (Statbel, 2024 ; Riera et al., 2020).
Consommer des produits belges ou issus de pays voisins permet de :
- réduire l’impact écologique
- soutenir les filières agricoles locales
- gagner en fraîcheur et en qualité
- intégrer plus facilement les principes de saisonnalité.
2.3. L’accessibilité économique : une inégalité structurelle majeure
Les études montrent que les paniers alimentaires les plus sains coûtent de +3,9 % à +12 % de plus que les paniers standard (Pedroni et al., 2021 ; Vandevijvere, 2020).
Ce différentiel, significatif pour les ménages les plus fragiles, constitue un frein réel à l’adoption de recommandations pourtant essentielles pour la santé.
Les dépenses en aliments ultratransformés ou pratiques (plats préparés, snacks, boissons sucrées) sont proportionnellement plus élevées chez les ménages à faible revenu, en partie car ces aliments sont économiques, durables dans le temps et peu exigeants en préparation (Daniels & Glorieux, 2015).
2.4. Le temps, la charge mentale et la disponibilité
Les recherches montrent que les humains consomment plus facilement ce qui est accessible, rapide et immédiatement consommable.
Le manque de temps, la fatigue décisionnelle, la charge mentale et le recours croissant à la convenience food constituent des facteurs largement documentés (Djupegot et al., 2017 ; Brasington, 2025).
Ces éléments n’ont rien d’individuel : ce sont des déterminants structurels qui guident les comportements quotidiens bien plus que la volonté seule.
3. L’assiette EAT‑Lancet : une boussole utile, mais nécessitant des adaptations locales
Bien qu’elle propose un modèle cohérent, l’assiette EAT‑Lancet n’est pas directement transposable en Belgique sans adaptation (Hirvonen et al., 2020).
L’assiette EAT‑Lancet, parfois appelée Planetary Health Diet, est un modèle alimentaire proposé par la Commission EAT‑Lancet, un groupe international de 37 scientifiques issus de 16 pays, spécialisés en nutrition, santé publique, agriculture et durabilité. Leur objectif était d’identifier une alimentation qui puisse à la fois améliorer la santé humaine, et rester compatible avec les limites environnementales de la planète (climat, sols, eau, biodiversité).
L’assiette EAT‑Lancet n’est pas un régime strict mais une référence qui propose des fourchettes d’apports pour différents groupes d’aliments. Elle repose sur une alimentation majoritairement végétale, tout en laissant une certaine flexibilité culturelle.
Selon le rapport, parvenir à une alimentation compatible avec la santé humaine et la planète nécessite :
- doubler la consommation mondiale de fruits, légumes, légumineuses et fruits à coque,
- et réduire de plus de 50 % celle de viandes rouges et sucres ajoutés.
Néanmoins, elle est notamment :
- 60 % plus coûteuse qu’un régime répondant aux besoins nutritionnels essentiels
- potentiellement insuffisante en certains micronutriments (Beal et al., 2023)
- trop éloignée des habitudes alimentaires et des ressources locales.
La littérature insiste donc sur l’importance d’un modèle flexible, adaptable selon le budget, la saison et les préférences, et décliné en paliers progressifs.
4. Comment accompagner concrètement les Belges vers une alimentation plus durable ?
4.1. Favoriser des changements progressifs et réalisables
Les recommandations gagnent en efficacité lorsqu’elles sont simples, praticables et ajustées :
- intégrer 1 repas végétarien par semaine
- augmenter la portion de légumes dans les plats déjà connus
- privilégier les surgelés nature quand le budget ou le temps sont limités
- utiliser des conserves peu salées
- préparer des bases polyvalentes (céréales complètes, légumineuses) 1 fois par semaine.
4.2. Intégrer systématiquement la contrainte budgétaire
Des options économiques existent et doivent être mises en avant :
légumineuses sèches ou en conserve, pâtes complètes en vrac, légumes de saison ou surgelés, poissons en conserve, batch‑cooking minimaliste.
4.3. Adapter l’environnement alimentaire plutôt que de s’appuyer uniquement sur la volonté
Les comportements alimentaires évoluent davantage lorsque l’environnement devient facilitant :
- placer les aliments sains en évidence,
- réduire la complexité de préparation,
- intégrer des recettes rapides,
- limiter les choix épuisants en fin de journée.
Conclusion
L’alimentation des Belges présente des déséquilibres importants, non par manque d’intérêt ou de connaissance, mais parce que notre environnement alimentaire, nos habitudes, notre budget et notre charge mentale influencent profondément nos choix.
Pour accompagner les citoyens vers une alimentation plus durable et plus équilibrée, il est essentiel de proposer des solutions réalistes, progressives et adaptées aux contraintes quotidiennes.
L’objectif n’est pas d’atteindre un modèle parfait, mais de créer un environnement qui rende les comportements favorables plus simples, plus accessibles et plus cohérents avec les valeurs de santé publique et de durabilité.
Références
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Beal T., Ortenzi F., Fanzo J. (2023). Estimated micronutrient shortfalls of the EAT–Lancet planetary health diet. Lancet Planet Health 2023; 7: e233–37
Collèges des producteurs. Filière horticulture comestible consulté le 6février 2026 https://collegedesproducteurs.be/filieres-agricoles/horticulture-comestible/
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Conseil Supérieur de la Santé. Recommandations alimentaires pour la population belge adulte – 2025. Avis n° 9805-9807. Bruxelles : CSS ; 2025.
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studyBMC Public Health (2017) 17:447 DOI 10.1186/s12889-017-4408-3
FAO (2012) Sustainable diets and biodiversity: Directions and solutions for policy, research and action. Edited by B. Burlingame and S. Dernini. Rome: FAO.
Housing, the largest expense for Belgians | Statbel. (s. d.). Consulté 5 février 2026, à l’adresse https://statbel.fgov.be/en/news/housing-largest-expense-belgians?
Hirvonen, K., Bai, Y., Headey, D., & Masters, W. A. (2020). Affordability of the EAT–Lancet reference diet : A global analysis. The Lancet.
Global Health, 8(1), e59‑e66. https://
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Riera A., Antier C. Et Baret P.V. État des lieux et scénarios à horizon 2050 de la filière légumière en Région wallonne. 2020. https://sytra.be/fr/publication/filiere-legumiere-wallonie/
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Sciensano, 2025. Résultats de l’Enquête Nationale de Consommation Alimentaire 2022-2023. Sciensano, https://www.sciensano.be/fr/resultats-de-lenquete-nationale-de
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Vandevijvere, S., Pedroni, C., De Ridder, K., & Castetbon, K. (2020). The Cost of Diets According to Their Caloric Share of Ultraprocessed and Minimally Processed Foods in Belgium.
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